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Travail des auxiliaires de justice : Le Tribunal en Clercs
Publié le lundi 6 juin 2016  |  Le Quotidien
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© Autre presse par DR
Le palais de justice de Dakar




Dans les tribunaux sénégalais, les clercs font partie du décor. C’est le quidam que vous avez croisé dans les couloirs du Palais de justice piles de documents sous le bras, téléphones collés à l’oreille. Ils savent tout, maîtrisent les dossiers, connaissent les affaires vidées, les jugements, les ordonnances, les décisions rendues par les juges, font le suivi des dates de renvoi des procès, la vérification des dossiers égarés. Ce travail cache aussi une situation sociale peu enviable et pousse certains à se retrouver à la barre pour escroquerie, détournements et usurpation de fonction. C’est un quotidien pas du clair.

L’ambiance au Palais de justice de Dakar ne change pas. En cette matinée de mai, la fraîcheur caresse les visages des personnes qui se pressent devant l’entrée du tribunal. Devant la grande porte, deux gendarmes filtrent les entrées. Les cartes d’identité nationale sont exigées pour accéder à l’intérieur du Palais de justice, Lat Dior de Dakar. Le hall grouille de monde et donne au tribunal l’image d’une pétaudière. C’est ici que des destins se jouent, se brisent et se reconstituent aussi. Dans ce monde impitoyable de la justice, il y règne une race d’auxiliaires qui sont presqu’admis dans les secrets des dieux de Thémis.
Piles de documents sous le bras, ils rentrent et sortent des salles d’audience. Ce sont les clercs qui sont presque la boussole des avocats et des justiciables. Ils sont peu connus ou presque pas du tout du grand public. Pourtant, ces hommes et femmes abattent «la moitié» du travail dans les tribunaux pour le compte des cabinets d’avocats. Ils sont chargés de faire les enrôlements pour que les dossiers puissent passer à l’audience. Ils ont aussi pour mission de suivre les dossiers vidés, les jugements, les ordonnances, les décisions rendues par les juges. Sans oublier le suivi pour les dates de renvoi des procès, la vérification des dossiers égarés qui devraient être évoqués et qui n’ont pas été appelés à la barre. Franck (nom d’emprunt) et Thiémo Sagna font partie de la corporation qui sent l’urgence de se structurer pour assurer des lendemains meilleurs. Entre collègues, ça discute, ça sourit de gauche à droite. Mais, derrière cette ambiance se cache de l’amertume. En parlant de leur vie professionnelle, ils sortent les mots pour exprimer les «maux» qui n’éclairent pas le quotidien des clercs.
Thémio Sagna est un vétéran. Dans son Cv, il est marqué 10 ans d’expérience. Portable collé à l’oreille, dossiers sous le bras, le bonhomme multiplie les coups de fil. Son quotidien est fait de précarité. Sa réponse est sans équivoque. «Oh ! Les difficultés sont énormes.» Il déroule leur «calvaire »: «Le clerc n’est pas protégé, il n’est pas aussi affilié aux institutions. Il y a beaucoup de clercs qui n’ont ni Ipres, ni de caisse de sécurité sociale, ni rien, ils n’ont pas de pension de retraite, ils n’ont rien. Il y a des clercs qui sont très mal payés et mal entretenus.» Avant d’ajouter : «Il y a des clercs s’ils tombent malades, ils sont obligés de faire des quêtes ou les clercs sont obligés de faire des quêtes pour les soutenir, il y a des clercs qui ont perdu la vie et que leur famille sont là elle ne bénéficie de rien du tout, parce que le clerc n’avait pas d’Ipres.»
Sac en bandoulière, lunettes sur le nez, cure-dents entre les lèvres, Franck grogne de colère en évoquant les «malheurs» du métier qu’il a embrassé par «hasard». Employé comme gardien dans un cabinet de consultance et «cartouchard» au département de philosophie, il s’est longtemps cherché une voie pour vivre dignement à la sueur de son front. Coup de bol ! Il remplace un clerc en voyage. Depuis lors, il est clerc sans formation à l’image de ses collègues, faute d’école au Sénégal qui forme les clercs. Jusqu’à ce jour, il n’a jamais quitté le métier. Le robes noires qui assurent la défense des justiciables, Franck les classe dans la catégorie du «premier hors-la-loi». Il dit : «98% des cabinets d’avocats ne paient pas leur personnel, ne respectent pas le salaire minimum interprofessionnel garanti, ne cotisent pas à l’Ipres, ni à la Caisse de sécurité sociale, ne prennent pas en charge leurs employés».

Une vie précaire
Bien sûr, ils sont au cœur du système judiciaire alors que le traitement est dérisoire. Un clerc perçoit souvent un salaire compris entre 175 mille et 200 mille franc Cfa. «Rarement un peu plus ou encore en deçà et cela dépend du cabinet, de son volume de travail et de sa puissance financière. Il n’y a rien de fixe», regrette un clerc. Pourtant, disent certains clercs, des cabinets font des chiffres d’affaires qui peuvent atteindre 500 millions de francs Cfa. Ces chiffres donnent des vertiges aux clercs qui survivent dans la précarité. Cette situation pousse certains à succomber à la tentation. Souvent, ils se retrouvent à la barre pour détournement ou escroquerie.
En novembre dernier, la notaire Me Nafissatou Diop Cissé n’a pas hésité à attraire devant la barre son comptable et son clerc. Elle avait constaté que les comptes de son Etude étaient déficitaires. Et contrairement à l’activité qui était intense, son Etude avait aussi des difficultés avec le Fisc. Ayant ainsi découvert le pot-aux-roses, elle a interpellé ses employés sur le manquement estimé à 493 619 200 francs. Assane Diome, qui avait reconnu les faits sans ambages, a même fait une reconnaissance de dette de 93 196 000 francs et s’est engagé à payer toutes les sommes qui lui seront imputées après l’enquête. Il n’a jamais respecté cet engagement. ll s’était retrouvé devant le Tribunal correctionnel de Dakar.
En 2015, le clerc de la notaire Patricia Lake Diop a été condamné à 2 mois ferme et à payer 8,5 millions de dommages et intérêts. Il était poursuivi pour escroquerie portant sur la somme de 14 millions F Cfa au préjudice d’un émigré. Il s’était fait passer pour un notaire. «Il y a des écarts de comportements et des brebis galeuses. Mais, la plupart sont des personnes intègres», avance un clerc. Pourtant, son quotidien n’est pas trop clair. M. Frank regrette le «manque» de considération des avocats. «Cer­tains avocats appellent les clercs des garçons de bureau», détaille Franck. en écho, Mampenda Wade, président de l’Amicale des clercs du Sénégal, rectifie : «il n’y a aucun nuage entre clercs et avocats même s’il reconnaît que souvent il arrive des malentendus entre eux de façon générale. On est dans une même famille. C’est la famille de la justice.» Avec ses inégalités et ses avantages.
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