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Carnet de route – Niamey-Cotonou-Dakar : Cahier d’un retour au pays natal
Publié le vendredi 18 aout 2023  |  Le Quotidien
La
© Autre presse par DR
La ville de Dakar.
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Avec la fermeture de l’espace aérien nigérien, au lendemain du coup d’Etat qui a renversé Mohamed Bazoum, il fallait emprunter la route pour sortir de Niamey puis rallier Cotonou par la route avant de prendre un avion pour Dakar. Dans la capitale nigérienne où des destins sont en jeu, la tension est palpable. La situation économique se détériore…

Avec la fermeture de l’espace aérien par les militaires au pouvoir, il ne restait que la voie terrestre pour quitter Niamey. Bloqués pendant plusieurs jours dans la capitale nigérienne, après l’éclatement du coup d’Etat qui a renversé le Président Bazoum, de nombreux Sénégalais et d’autres ressortissants de la sous-région échafaudent des plans pour quitter ce vaste territoire. Après un périple de plusieurs heures sur des routes abîmées, la ville de Gaya, frontalière entre le Niger et le Bénin, se dévoile. Ce sont plus de 280 km au bout de routes incertaines et pas sûres à cause de l’insécurité dans un pays déchiré aussi par des attaques terroristes.

L’heure décisive approche : allons-nous franchir la frontière sans encombre ? Cette question tournait en boucle dans la tête de toutes ces personnes qui ont entrepris le voyage la veille. Et maintenant, le moment de vérité est arrivé. Heureu­sement, les craintes sont vite dissipées. En fait, les regards indifférents des gens indiquent que la voiture et ses passagers ne suscitent guère l’attention. Le chauffeur et la compagnie de transport sont des habitués de ce trajet, connaissant le protocole à suivre à chaque instant pour éviter tout problème avec les groupes terroristes ou les forces de sécurité.

Pourtant, la nuit précédente, personne n’a réussi à trouver le sommeil. Des questions tournaient inlassablement dans les têtes : comment agir quand on se retrouve dos au mur, quand les options se raréfient et quand la survie devient l’unique but de nos entreprises ? «Suivre pour survivre» : une bataille intérieure à livrer. On a compris que c’était la seule voie à emprunter pour sortir du pays frappé d’embargo.
C’est ainsi que tous les passagers rassemblent le courage nécessaire pour monter à bord de ce bus, en compagnie d’autres expatriés au Niger. Des voyageurs de passage. Des directeurs gé­néraux.
Une fois la frontière franchie, un sentiment de soulagement envahit tout le monde. L’appétit revient, la vie retrouve sa saveur.

Un vrai ouf de soulagement. «Je me suis empressé d’acheter une nouvelle carte Sim et me joins immédiatement au groupe de ressortissants sénégalais au Niger pour partager mon succès, tout en évoquant fièrement la manière dont j’ai réussi cette entreprise. C’était aussi une manière pour moi d’offrir une lueur d’espoir à mes compatriotes en ces temps troubles. Cependant, quelques minutes plus tard, un appel et une note vocale WhatsApp éteignent brusquement mon enthousiasme», assure un passager… L’appel provient d’une femme. Après les premiers échanges cordiaux, elle livre ses sentiments : «Cheikh, tu sembles être une personne généreuse et ta bonne volonté est évidente. Cependant, moi, je ne peux pas quitter le Niger. Mon enfant s’est marié avec un Nigérien, mes petits-enfants ont à la fois la nationalité sénégalaise et celle nigérienne. Où irais-je ? Pour y faire quoi ? Après toutes ces années passées ici, je me sens chez moi autant au Sénégal qu’au Niger.» On reste sans voix, incapable de trouver une réponse appropriée.


Familles construites, avenir incertain

La note vocale WhatsApp vient d’un tailleur ayant vécu 7 ans au Niger. Il raconte les épreuves subies au Sénégal et comment il a réussi à rebâtir sa vie au Niger dans la dignité grâce au travail. Il évoque les investissements effectués dans son atelier qu’il a fièrement baptisé «Sénégal Couture» au cœur de Niamey. Il partage son parcours professionnel depuis Pikine jusqu’à Niamey. Dans sa voix, on perçoit du courage, de la résilience, de l’abnégation. Il est prêt à tout risquer, même sa vie, au nom des sacrifices consentis pour atteindre ce niveau.

C’est ainsi que la Cedeao se dévoile aux yeux de ces ressortissants, dépouillée de ses frontières, sous la forme d’une vaste famille subsaharienne. Une entité unique, un corps connecté. Bien qu’imposante, chaque partie de ce corps est liée au reste. Chaque malaise touche chaque organe, chaque élément. «Nous partageons une histoire commune, tissée de périodes d’esclavage et de colonisation. Notre destin est aussi intrinsèquement lié que notre histoire commune», dit-il.

Aujourd’hui, les sanctions imposées au Niger ne touchent pas les putschistes, mais plutôt le Peuple. Il se pose un paquet de questions : «Elles sont inhumaines. Elles détruisent les liens que les populations ont érigés et entretenus. Comment peut-on priver un pays de ressources et de matières vitales à sa survie ? C’est comme punir un pays entier pour les erreurs d’un individu ou d’une minorité. Les fautes des parents doivent-elles être imputées aux enfants ? Un Peuple doit-il payer le prix des erreurs de ses politiciens ou de ses militaires ?» Au moment de quitter Niamey, l’électricité ne fonctionnait que quelques heures par jour à peine. A cause du rationnement, les activités ralentissaient. Des camions étaient bloqués aux frontières, transportant des produits essentiels à la vie quotidienne des Nigériens. On ne pouvait retirer des Gab que… 10 mille F Cfa.

Dans un contexte de plus en plus complexe et tendu, la menace d’une intervention militaire de la part de la Cedeao plane comme une ombre sur l’horizon. Mais il est crucial de se demander contre qui cette intervention serait dirigée et dans quel but précis. Les peuples de la région ne subissent-ils pas déjà assez de souffrances, entre les défis économiques, politiques et sécuritaires auxquels ils font face au quotidien ? Sans aucun doute, une intervention militaire ne ferait que rajouter une couche de destruction et de désolation à une situation déjà difficile.

Ces sanctions, qui semblent dirigées vers les dirigeants, frappent en réalité les plus vulnérables, les plus démunis. Elles exacerbent les difficultés économiques et privent les populations d’un accès adéquat aux ressources essentielles. Le paradoxe est saisissant : des populations, déjà aux prises avec des crises multiples, deviennent les victimes collatérales de mesures censées punir les responsables politiques. Une question brûlante se pose alors : où est la justice pour les citoyens ordinaires ?


Gaya-Cotonou puis Dakar

Le témoignage de la femme évoquant ses liens profonds avec le Niger malgré les défis, ainsi que la voix résolue du tailleur qui a trouvé une nouvelle vie au cœur de Niamey illustrent la résilience et la détermination des hommes face à l’incertitude. Ces histoires incarnent l’esprit de survie qui anime les individus dans les moments les plus sombres. Elles rappellent que derrière les chiffres des sanctions et des discours politiques, ce sont des vies, des rêves et des espoirs qui sont en jeu.

En fin de compte, la situation au Niger révèle un récit bien plus profond et complexe que ce que les manchettes médiatiques peuvent saisir. Derrière les tensions politiques et les considérations diplomatiques, se cachent des histoires humaines, des communautés en quête de stabilité et des individus qui luttent pour un avenir meilleur. «Si la Cedeao, en tant qu’entité régionale, peut mettre en avant des solutions qui favorisent le bien-être des citoyens, plutôt que de les pénaliser davantage, cela marquerait un pas significatif vers l’édification d’une Afrique de l’Ouest plus résiliente et unie, où chaque personne peut espérer vivre en paix et en prospérité», disent-ils.

Après la traversée de Gaya, cap sur Cotonou après avoir avalé plus de 741 km. C’est la délivrance. Le vol Cotonou-Dakar devenait juste une formalité pour de nombreux expatriés pressés de sortir du Niger, qui doit affronter son destin.

Par Cheikh Tidiane DIOUF
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